Violence sexuelle

Violence sexuelle dans l’armée: intolérable!

Les crimes impunis

Réalité de la violence sexuelle dans l’armée

La culture des Forces armées canadiennes est hostile aux femmes et aux minorités sexuelles, ce qui la rend propice aux incidents graves que sont le harcèlement et la violence sexuelle. Telle est en substance la conclusion du rapport de Madame Marie Deschamps, juge à la retraite de la Cour suprême; ce rapport date de 2015.

Illustration: lors d’un bref passage au Collège militaire royal de Kingston Madame Julie Lalonde, spécialiste du harcèlement sexuel, devait sensibiliser les cadets au phénomène du harcèlement et de l’agression sexuelle. Elle-même fut alors victime de harcèlement de la part de quelques-uns d’entre eux. « Ce que j’ai vu, dit-elle, ça m’a donné des cauchemars. Je ne peux pas m’imaginer ce qu’est la réalité d’être une femme de 19 ans, qui va au collège militaire. » Après sa conférence, Madame Lalonde avait fait part de sa profonde déception sur les médias sociaux. Des élèves officiers ont répliqué par une série d’insultes (d’après un reportage de Marc Godbout, Ici Radio-Canada).

 

Être « la femme de »

Les grands textes fondateurs sont extrêmement clairs et riches en enseignements sur l’histoire des relations des hommes avec leurs femmes; certes, la Bible et le Coran insistent sur l’amour et le respect dus à la femme; mais du même souffle, la Bible lui impose la soumission : «… car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l’Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps. Eh bien ! puisque l’Église se soumet au Christ, qu’il en soit toujours de même pour les femmes à l’égard de leur mari »*. Quant au Coran, parmi nombre de conseils conjugaux avisés  et d’affirmations sur la valeur des femmes, les aléas de la vie quotidienne y sont prévus : « Les hommes ont autorité sur les femmes »  et dans la foulée, en cas de désobéissance : « frappez-les » **.

Le concept d’égalité et de respect entre les sexes est œuvre de civilisation; ainsi d’ailleurs en est-il de la démocratie, de l’abolition de l’esclavage, etc. : autant de victoires sur la loi du plus fort. Par bonheur, rares sont les brutes et les violeurs.

Et pourtant…

 

L’égalité entre les sexes

Nous connaissons des hommes éduqués, bien intentionnés, qui militent pour les droits humains et bien entendu pour l’égalité entre les sexes, et qui sont interloqués lorsqu’on souligne leur sexisme lorsqu’il déclarent ingénument que « les femmes ne peuvent pas vraiment performer dans les postes de pouvoir » (un leader d’opinion) ;  « Je t’aurais peut-être écoutée si tu n’étais pas une femme » (un cadet à Madame Lalonde) ; « De toute façon c’est une emmerdeuse et une menteuse … une manipulatrice » ( relevé sur le Net, commentaire masculin à propos d’une femme politique ). Ce mépris est injustifié, et inacceptable.

Nous savons tous qu’il y a encore pire que les mots: la violence sexuelle. Sous divers prétextes ou justifications, qui tous bien entendu renvoient  à une supposée provocation de la femme et donc à sa responsabilité, l’homme violent profite de ce qu’il est physiquement le plus fort; « elle fait exprès de m’irriter (lire : je la bats, mais c’est sa faute) »; « elle me repousse (alors je la prends de force) » et ainsi de suite; lorsqu’elle essaie de se défendre, il l’accuse de mauvaise foi ou d’irrespect ou d’agressivité; les mots se transforment en gestes. Les femmes battues sont de tristes témoins de cette escalade. Plus nombreuses que nous ne le croyons, elles se sentent coupables, ont honte de révéler leur véritable situation, espèrent encore et encore: « il va changer » – ce qui arrive rarement malgré ses promesses – et se taisent, terrifiées et désespérées.

Ce rapport de force dans le couple (homme dominant / femme impuissante) se retrouve dans toutes les sphères de la société et dans toutes les classes sociales. L’armée en est une illustration honteuse.

 

Être soldat

On célèbre le courage du soldat, à qui on demande d’être le plus fort et qui doit obéir à l’ordre extrême: va mourir ou tuer s’il le faut ! C’est un héros, nous le remercions et nous l’honorons pour ses faits d’armes. Mais nous avons tous à l’esprit l’exemple de soldats se comportant sur le terrain en prédateurs sexuels ; les viols collectifs de femmes ou d’enfants semblent faire inévitablement partie du butin des vainqueurs; le cinéma nous les montre sans ménagement, et il semble que cela ne soit pas de la fiction. Réelle aussi la fameuse culture militaire, que je nommerais culture des champs de bataille, et qui sévit même en dehors du combat. L’homme « fort », aux prises avec une impulsion sexuelle qu’il ne contrôle pas – peut-être parce qu’il pense qu’il ne dispose d’aucune autre soupape –  selon ses préférences ou les circonstances s’attaque aux proies les plus vulnérables.   Au siècle dernier, en Europe, on avait plus ou moins résolu la question avec les « bordels militaires de campagne« ; les « putains de guerre » ont longtemps suivi les armées. Ces pratiques ont apparemment été abandonnées.

Que faire pour que l’ordre militaire  « tu as le devoir et le droit de te battre, de tuer au besoin pour ne pas être tué, ton agressivité est louable et nécessaire» n’envahisse JAMAIS leurs relations avec les femmes*** ? 

 

Le silence des institutions

Nous savons que dans tous les groupes hiérarchisés et clos (églises, universités, milieux politiques, hôpitaux, entreprises, prisons, sectes, etc.) et à tous les échelons du pouvoir, les relations sexuelles non consenties sont présentes, en même temps que cachées, pieusement ignorées (jusqu’à en nier l’évidence et pour cause : le sexe est un sujet sur lequel nos sociétés encore puritaines gardent volontiers le silence), rarement dénoncées. Comme si malgré d’innombrables preuves de leurs talents et de leurs capacités dans toutes les sphères de la société (savoir, économie, techniques etc. – peut-être pas sur le ring, c’est une partie du problème – les femmes appartenaient encore au prétendu « sexe faible » autorisant de facto le « sexe fort » à en faire des objets de conquête et de jouissance. Cela doit changer.

 

Que faire?

Un très grand nombre de militaires se conduisent correctement et ne méritent certainement pas d’être associés à la minorité  des harceleurs et des violeurs; ces derniers doivent apprendre que leur conduite est inacceptable, et qu’ils seront sévèrement punis en cas de harcèlement et de violence sexuelle; qu’ils soient relativement peu nombreux ne justifie pas qu’on les ignore.

– Dès la petite enfance, dans toutes les occasions : au jeu, à l’école, à la maison, enseigner aux garçons comme aux filles que la négociation donne de meilleurs résultats que la force, et qu’un garçon ne doit jamais frapper une fille.

– Sensibiliser les parents à la propension des garçons à la bataille, et à celle des filles à céder à la menace physique; calmer er raisonner l’un, et ne pas surprotéger l’autre.

Éviter que les enfants soient témoins des conflits entre adultes.

– Éduquer les garçons et les jeunes hommes à ne pas utiliser leur force pour obtenir ce qu’ils veulent: demander n’est pas humiliant; négocier n’est pas un signe de faiblesse; un refus n’est ni une insulte, ni une défaite.

– Dans les écoles militaires et dans l’armée: TOLÉRANCE ZÉRO vis-à-vis de la violence sexuelle!  Le Premier Ministre du Canada est certainement conscient de la gravité de la situation.  Il doit savoir qu’actuellement on ne peut pas compter sur une dénonciation spontanée de l’intérieur puisque la solidarité fait partie de la culture militaire – même ceux qui ne vont jamais au combat ou en mission se taisent, et que ce silence se manifeste aux plus hauts niveaux****. Si le  leadership des plus hautes instances militaires est inopérant, le chef de l’état doit intervenir.

– Modifier les lois afin que la violence sexuelle et les comportements  inappropriés soient déclarés et punis et que le jugement des coupables soit confié aux tribunaux réguliers.

Informer régulièrement les militaires de l’interdiction absolue d’user de violence sexuelle envers leurs partenaires.

– Agir auprès des femmes et des minorités sexuelles: les encourager à dénoncer toute situation inacceptable, leur assurer la protection nécessaire, et faire un suivi significatif auprès des victimes.

 

Je suis convaincue que tout ce que nous ferons pour conduire la société militaire à plus de conscience et plus de respect envers les  femmes rendra l’ensemble de notre société plus humaine.

 

__________

* La Bible, Lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens, chap. 5.

 ** Le Coran, Sourate 4, 34 An-Nisa’ (les femmes) – « Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris), et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leurs époux, avec la protection d’Allah. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Allah est certes, Haut et Grand ! ».

*** Dans ce texte, lorsque je parle des femmes-proies, je pense aussi à la situation tout aussi inacceptable de certains homosexuels, coincés entre homophobie, harcèlement et violence sexuelle.

**** Au moment où je réfléchissais à la résistance des Forces canadiennes à prendre cette réalité au sérieux, Ici Radio-Canada publie un article intitulé : L’armée peine à reconnaitre la gravité de l’inconduite sexuelle. http://ici.radio-canada.ca/breve/16817/

2 réponses
  1. Claude Brodeur
    Claude Brodeur says:

    Chère Danielle,

    J’ai beaucoup apprécié ton texte si actuel sur « L’armée et le(es) sexes ». Tu rappelles avec justesse qu’un rapport égalitaire entre les sexes est « une œuvre de civilisation ». Et que sans cette conquête des hommes sur la sexualité, il y aura toujours entre hommes et femmes − surtout dans l’armée qui est un milieu fermé et violent par nature − ce rapport de domination de l’homme sur la femme.

    Jusqu’à tout récemment, nous avons vécu sous le règne des religions monothéistes. Or, dans ces religions et dans les civilisations qu’elles ont inspirées, le sexe n’existe pas encore pour lui-même : il est entièrement au service de l’homme en tant que père de la communauté. Il sera dès lors étroitement régulé en fonction du projet patriarcal. La femme, dans son sexe, sera soumise à l’autorité de l’homme. Elle subira ainsi de la part de ce dernier une certaine violence morale. Celle-ci se traduira d’ailleurs souvent pour elle dans des actes physiques également très violents. Mais cela est déjà bien connu. Tu le rappelles avec force.

    Depuis deux siècles, nous essayons de nous libérer d’une culture du patriarcat : le citoyen de la religion, l’ouvrier du patron, la femme de l’homme, les enfants des parents, etc. Mais le sexe dans tout ça ? Ce n’est que dans les années ’60 et’70 du dernier siècle qu’il a commencé d’exister pour lui-même. C’est donc une réalité culturelle toute récente.

    Nous avons d’abord méconnu sa force et la puissance de l’instinct, plus spécialement chez l’homme peut-être. Au début, nous avons pensé le vivre dans une certaine innocence, un nouveau paradis terrestre. C’était par exemple l’esprit des premières « communes », celles des années ’60. Nous nous étions trompés. « Lâché lousse », comme disent les adolescents, le sexe est vite devenu fou, incontrôlable dans nos sociétés occidentales.

    La peur nous saisit maintenant. Et nous assisterions à une nouvelle chasse, non pas aux sorcières cette fois, mais aux sorciers, ces hommes dont la brutalité est sans mesure.
    On l’a bien compris dans le monde arabo-musulman : il faut resserrer les contrôles afin que les jeunes ne soient contaminés par l’Occident.

    Comme tous les éléments de nos existences, il faut maintenant civiliser cette chose, désormais libre, qu’est le sexe, non seulement pour les militaires mais aussi pour tous les citoyens. Les hommes doivent apprendre, mais également les femmes : comment vivre ensemble dans l’égalité de la chose sexuée, tout en conservant la différence entre les sexes ? C’est bien ce que tu proposes à la fin de ton texte, en indiquant plusieurs moyens de domestiquer les rapports sexuels entre les femmes et les hommes.

    Après avoir été un devoir dans une société patriarcale, l’activité sexuelle devrait, dans une société démocratique, prendre la forme d’un contrat entre deux personnes libres et autonomes : « Je te prête mon sexe pour ton plaisir et tu me prêtes le tien pour mon plaisir. » Tant mieux si cette activité vient soutenir et alimenter l’amour.

    Il faut toutefois être très conscient et fort pour signer pareils contrats au sujet d’un sexe qui relève tant des pulsions instinctuelles.

    Merci de nous inviter à repenser cette difficile question.

    Claude Brodeur

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