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Rilke et Lou Salomé

L'éblouissement du désir

 

Les rencontres fondées sur la fulgurance du désir, ferventes et fécondes à leur commencement, peuvent devenir invivables et parfois même tragiques.

L’origine du verbe désirer nous renseigne sans ambiguïté : le latin desiderare dénote à la fois la nostalgie d’une étoile perdue et la douleur  provoquée par sa disparition.  Ainsi l’éveil du désir  trouverait son ressort dans l’inaccessibilité de l’objet:  nous le désirons (et il n’est désirable que)  parce que nous ne l’avons pas et que pour une raison obscure ce manque nous fait terriblement souffrir.

Alors notre volonté de posséder cet AUTRE insaisissable s’accompagne de la nécessité  de maintenir avec lui une proximité telle que nous poursuivons le rêve de nous fondre l’un dans l’autre: les limites de notre être s’évanouissent, notre identité se transforme et  nous avons l’impression extraordinaire de ne plus faire qu’un avec l’aimé.  Mais lorsque  la relation s’installe dans la certitude de la possession et de l’immuabilité du lien, l’intensité du début risque de s’y dissoudre : comme s’il n’y avait plus rien à désirer puisque rien ne manque désormais.

La rencontre de Rainer Maria Rilke avec Lou Andreas Salomé  illustre la naissance et le développement d’une telle passion –  et sa fragilité. Rilke a 21 ans. Le jeune poète doué, dont nous savons maintenant qu’il deviendra l’un des très grands poètes du XXe siècle, « tombe » follement amoureux de Lou, 36 ans, épouse de Friedrich Carl Andreas, beaucoup plus âgé qu’elle et qui la protège mais dont elle n’a jamais été éprise ; elle écrit et vagabonde à travers l’Europe avec ou sans son mari .  Figure même de la Muse elle est belle, intelligente, et fascine quelques-unes des plus grandes personnalités de son temps: Paul Ree, Wedekind, Victor Tausk, Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Nietzsche, Freud…  Tous ceux qui croisent son chemin, hommes et femmes, sont saisis par son charme ; elle les inspire, les envoûte – puis se lasse et les abandonne. Ainsi en va-t-il de sa rencontre avec Rilke au printemps 1897 : éblouissement et découverte, bonheur indicible, passion partagée. Mais le 31 décembre 1900  elle écrira dans son journal :

Dernier soir de l’année. Ce que j’attends de l’année à venir, ce dont j’ai besoin, c’est presque uniquement de tranquillité – de plus de solitude, comme j’en avais jusqu’il y a quatre ans. Cela reviendra, il le faut. Moins de deux mois après, le 26 février 1901, dans une longue lettre Lou annonce à Rainer toujours amoureux d’elle sa décision de rompre:

Dernier appel.
…  ta silhouette – encore si tendrement, si précisément consistante pour moi à Waltershausen – s’est perdue progressivement à mes yeux comme un petit détail dans l’ensemble d’un paysage – pareil aux vastes paysages de la Volga, et où la petite isba visible n’était plus la tienne…

Ce grand amour aura duré trois ans.

« Éteins mes yeux », « Je retiens dans le noir », « Je m’écoule » :  aveux d’adoration et de douleur bouleversants, ces brèves réponses en forme de poèmes que lui adresse Rilke n’ébranleront pas la décision de Lou.  Plus tard, se remémorant peut-être l’échec de ces années de bonheur perdu, il écrira : «  Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? »

 

Entendons la plainte du poète:

 

Rainer Maria Rilke, Regard

 

 

 

 

 

 

2 réponses
  1. Jean-Pierre Denis
    Jean-Pierre Denis says:

    Très justes, ces mots, Danielle : « Alors notre volonté de posséder cet AUTRE insaisissable s’accompagne de la nécessité de maintenir avec lui une proximité telle que nous poursuivons le rêve de nous fondre l’un dans l’autre : les limites de notre être s’évanouissent, notre identité se transforme et nous avons l’impression extraordinaire de ne plus faire qu’un avec l’aimé. Mais lorsque la relation s’installe dans la certitude de la possession et de l’immuabilité du lien, l’intensité du début risque de s’y dissoudre : comme s’il n’y avait plus rien à désirer puisque rien ne manque désormais. »
    Tout amour a quelque chose de tragique, et tout désir est aux prises avec le vide qui ne pourra jamais être comblé. Quant aux fulgurances, elles ne sont pas faites pour durer, mais pour être tenues secrètes, sans espoir d’achèvement. Triste, quand même…

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      Je crois que presque tous, un jour ou l’autre, nous nous heurtons à cette butée du désir qui nous a poussés à l’extravagance et dont nous nous demandons, plus tard, pourquoi il perd de sa vivacité jusqu’à disparaître dans son énergie première. Dans un couple, si nous sommes capables de faire le deuil du désir de désirer, reste le compagnonnage affectueux, attentif et généreux. Mais ce deuil est difficile à faire car, ainsi que tu le soulignes très justement, bien plus profondément que la douleur de la perte il nous projette dans l’angoisse du vide. Lou Salomé a eu le courage? cynisme? évitement de l’angoisse? de reconnaître cette évidence:  » Il y a deux tragédies dans la vie: l’une est de ne pas satisfaire son désir et l’autre de le satisfaire. » (Oscar Wilde). Merci de ton commentaire, Jean-Pierre.

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