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Rainer Maria Rilke

Première lettre à un Jeune poète

 

En 1903, un poète de dix-neuf ans,  Franz Xaver  Kappus, envoie à Rainer-Maria Rilke ses premiers essais poétiques accompagnés d’une lettre dans laquelle il lui avoue douter de sa vocation.  Rilke répondra régulièrement aux lettres de ce jeune homme qu’il ne rencontrera jamais.

 

Au travers d’une correspondance qui se poursuit jusqu’en 1908, Rilke explore le phénomène de la création : ni trucs d’écriture, ni réflexions savantes sur la littérature ; il se questionne – et questionne – sans complaisance le désir, la décision et le geste d’écrire. Tout au long de cette méditation sur la création, et la solitude, l’amour, la sexualité, l’accomplissement intérieur, la vie, la mort, il révèle avec conviction et modestie à quel point, pour lui, l’art est un mode de vie. Après Socrate : « c’est en se connaissant, en cherchant en lui-même, que l’homme peut trouver la sagesse. Sans ce travail sur soi-même, la vie ne vaut rien ». Après Montaigne : « C’est moi que je peins … Dernierement que je me retiray chez moy, délibéré autant que je pourroy, ne me mesler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soy mesmes, et s’arrester et rasseoir en soy » ((Essais I, 8). Après bien d’autres encore, Rainer Maria Rilke comprend qu’entrer patiemment en soi-même est la voie unique qui peut nous conduire à notre propre vérité et à la création d’une œuvre véritablement personnelle.

 

Comment parler d’une œuvre?  Il semble bien que ce soit impossible si l’on reste à distance de cette oeuvre:  «…  rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe. »

 

Comment sait-on qu’on est véritablement poète? La réponse est implacable : « Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ?… Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire. »

 

Comment la contrainte de créer peut-elle s’épanouir? « Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne – c’est à cela qu’il faut parvenir. »

 

Écoutons la réponse que donne Rilke à Franz Xaver Kappus à propos de ces questions qui sont aussi les nôtres, dans sa première lettre au jeune poète :

Rainer Maria Rilke, sculpture, Rodin (Musée Rodin, Paris)

 

 

2 réponses
  1. Jean-Pierre Denis
    Jean-Pierre Denis says:

    Merci, Danielle, pour cette belle lecture. Je n’ai pas lu Rilke depuis bien longtemps, mais tu me rappelles combien, à l’adolescence, ce livre à un jeune poète m’avait marqué, au point où, quelques années plus tard, j’allais faire ma maîtrise en littérature sur cet auteur et son œuvre… ☺️

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      De savoir que les Lettres à un jeune poète t’ont marqué, adolescent, me touche beaucoup; pour moi aussi, ce fut alors une lecture majeure, mais trop exigeante pour que je mette sérieusement en acte ce qu’elle me proposait; j’avais donc prudemment enregistré dans un coin de ma mémoire cette morale de l’écriture, morale de vie, ascèse, vraiment. La solitude ne me fait plus peur; le silence non plus; le passé non plus: le souvenir de ces Lettres a pu ressurgir alors que je m’interrogeais récemment sur ce qui est la marque d’une création poétique réelle – à la différence d’un ré-arrangement de ce qui a déjà été créé. Cette relecture m’a été si précieuse que j’ai eu envie de la partager; dans la foulée, j’ai relu les Cahiers de Laura B…, et dans quelques semaines j’en « partagerai » une page extraordinaire que je viens d’enregistrer. Ton commentaire m’encourage: merci, Jean-Pierre!

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