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Le Renard et les Poulets d’Inde, La Fontaine

Qui profite de notre peur?

 

« Le trop d’attention qu’on a pour le danger  fait le plus souvent qu’on y tombe ».

C’est ce à quoi nous invite à réfléchir la très astucieuse et fascinante fable de Jean de La Fontaine, la moins connue, écrite peu avant sa mort et publiée en 1685: “Le Renard et les Poulets d’Inde”.

 Les animaux- machines

Cette fable est l’une des dernières occasions pour La Fontaine de prendre position dans la lutte opposant les tenants et les opposants de la théorie cartésienne des animaux-machines ; selon Descartes, tous les mouvements des animaux, des plus simples aux plus complexes, sont en fait des ensembles de processus mécaniques ou chimiques ; il écrit : « Les bêtes n’ont pas seulement moins de raison que les hommes, elles n’en ont pas du tout » . Contrairement à Descartes La Fontaine pense comme son amie Madame de Sévigné que les animaux, loin d’être des machines, sont doués de sensibilité et d’esprit; il prend le parti des bêtes en leur reconnaissant « non point une raison selon notre manière / mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort ».

 

La Fable

Ici il utilise une fois encore les animaux pour parler aux hommes de leurs mœurs. Dans son bestiaire, les volatiles incarnent la sottise ordinaire. Le renard, traditionnellement, représente la ruse. Observons :

Le décorUne nuit très éclairée de pleine lune. Un arbre. Des dindons s’y sont prudemment perchés, pour y dormir en toute sécurité.

La situationPasse un renard. Il voit les dindons aggripés aux branches de l’arbre, les trouve appétissants et décide de les attraper ; mais l’arbre est haut, et les dindons, vigilants, l’ont vu arriver. Puisqu’il ne peut pas utiliser sa méthode habituelle : faire le mort, il  invente une nouvelle stratégie.

L’action Au pied de l’arbre, le renard commence à s’agiter : il fait semblant de grimper, puis se dresse sur ses pattes, puis contrefait le mort, puis ressuscite, puis dresse sa queue, la fait « briller et cent mille autres badinages ». Éblouis par les métamorphoses et la virtuosité du renard, fascinés, après avoir mobilisé leur attention sans un instant de répit, les dindons épuisés mais qui ne veulent pas fermer les yeux de peur d’être attaqués tombent un à un de leur perchoir – et de là, vont directement dans la gibecière du renard, fier de lui et très content.

La leçonEn réalité nous assistons à une séance d’hypnose collective  conduite par le renard métamorphosé ; il utilise ce que l’on appelle l’hyper concentration : en fixant l’attention des dindons il provoque en eux un état d’hypnose, état de conscience modifiée entre l’état de veille et l’état de sommeil où nous sommes à la fois ici et ailleurs, autrement dit, plus tout à fait conscient ni plus tout à fait nous-même. Les tours de passe-passe généralement inoffensifs que connaissent bien les amuseurs publics et les magiciens, la répétition quasi hypnotique des discours de politiciens (la « cassette »), la manipulation des désinformateurs habiles, entre autres, illustrent la force de la relation entre l’hypnotiseur et sa victime. De la même façon la terreur induit un état de sidération hypnotique qui nous rend impuissant. Lorsqu’il est pris dans la vive lumière des phares d’une voiture le lapin, affolé, ne peut plus bouger ; il en va de même pour nous: la peur nous  tétanise ; la fragilisation de notre regard atteint notre capacité de raisonnement et nous conduit à une léthargie qui nous prive de notre sens critique ; engagés dans une spirale potentiellement mortelle, c’est désormais la peur qui pense à notre place.

La Fontaine fait généralement l’éloge de la prudence; mais c’est l’excès de prudence auquel la peur peut conduire que cette fable dénonce. Il nous donne à voir la puissance de l’illusion et notre capacité à devenir, tels les dindons, les objets soumis d’une volonté dont nous savons pourtant qu’elle cherche notre défaite.

« Permettez-moi d’affirmer ma ferme conviction que la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même — l’indéfinissable, la déraisonnable, l’injustifiable terreur qui paralyse les efforts nécessaires pour convertir la déroute en marche en avant ».  (Franklin D. Roosevelt dans son discours d’investiture, 1933).

 

 

 

 

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