Nicole Brossard, poète

Nicole Brossard

Le crayon, l'obscurité

… je ne peux pas tout comprendre 
être avec ma seule bouche
tout l’espace

Nicole Brossard

 

Le poème ne fait que changer l’intensité de notre acquiescement à la vie. En ce sens, il ne change pas notre rapport au monde. Il le traverse assignant plus de vie ici, moins de mort, là. Il nous permet de contempler ce qu’il fait exister par la racine des mots, par le silence dont il s’entoure et qu’il entrouvre, déchirant comme dans une toile de Lucio Fontana, ou spacieux comme dans les œuvres de Rothko.

Quelles que soient la violence ou la mélancolie que nous portons en nous, je doute que l’on puisse écrire de la poésie sans un acquiescement à la vie, sans un enthousiasme et un emportement capables de nous arracher à la réalité, et paradoxalement de nous donner la compréhension intuitive des énigmes qui en trament la complexité. Le poème est toujours une histoire de ferveur qui oscille entre le plaisir des mots et une intuition forte et renouvelée de la vie. Autant j’aime dans mes romans changer d’identité, cultiver l’étrangeté, autant, en poésie je suis, à mon insu, fidèle à une posture formelle et rythmique qui me permet de jongler avec le sens et d’y prendre plaisir. La poésie est consentement à la vie qui renouvelle constamment mon rapport à la réalité. Selon l’énergie, les émotions, les sensations, la langue se transforme, tendue, vigilante ou ludique; elle me fait ainsi passer à l’action du poème, son pour-quoi qui est essentiellement nouvelle configuration, relance et plaisir du sens pris en flagrant délit de vacillation.

La poésie pour ce goût de présence au monde qui, somme toute, a saveur croisée de larmes, de souffle et d’une fébrilité qui place en état d’alerte et d’extrême précision. Pourtant qui écrit doit savoir que c’est dans la langue et pas ailleurs que cela arrive. Langue comme murmure, modulation, répétition, langue qui se souvient, imite, langue illimitée, capable d’inénarrable, de nous immobiliser entre deux mots, de secouer d’un seul coup tous nos ancêtres, de nous faire comprendre le passage étroit entre les plus euphoniques voix et le râle inquiet des bêtes attentives à la mort. Langue de dérive qui exalte, langue vibrante qui honore notre  » existence surabondante » (Rilke).

Nicole Brossard poursuit:

On dit depuis toujours que la poésie est en dehors de toute finalité et que c’est ce qui lui assure sa liberté. Vrai, tout au moins, il est bon de le penser, mais je ne peux pas effacer l’idée d’une sismographie du je et du nous qui taillent dans la langue des relais de sens et de solidarité. Je pense ici à toute l’énergie qu’il a fallu déployer pour comprendre les enjeux autour du e muet de manière à relancer dans la langue le féminin pluriel d’un subjectif présent. Dans mon cas, ces relais auront pris vie avec le corps lesbien de transgression et d’utopie toujours lié à ma fascination pour les actes de passage que sont l’écriture, la lecture et la traduction. De même, forme pour moi un relais de sens, le paysage des technologies récemment entrées dans nos vies et qui déplacent la frontière entre le réel et la fiction, déjouent  imperceptiblement la symbolique du corps, du temps et de l’espace. Et malgré ce changement majeur, on est encore là dans la langue jetant des os au futur pendant que la poésie reste telle qu’en elle-même, lovée dans son propre morphing au milieu de sèmes, syllabes, ruses de virgules et d’émotions fortes et versatiles.

Notre dispositif symbolique est en crise et turbulence même si les mots mer, nuit, désert et forêt continuent de faire la pluie et le beau temps dans la poésie. Faut-il pour autant douter que la poésie ne puisse s’immiscer entre le jadis des sens et l’éphémère du non-sens qui déjoue notre perception du réel. Non, je pense que la poésie, le poème ont toujours relancé le sens de manière à ce qu’ils excitent crûment une intuition d’immensité en nous. La poésie n’est ni scandale, ni barbare. Elle fait sens contre sens en tout sens, vertige de vaillance. Elle témoigne obstinément d’une ardeur de vie.

Qu’il y ait luxuriance d’émotions, de paysages intérieurs et d’énergie, la poésie s’active. Qu’il y ait profusion de malheurs et de non-sens, la poésie persiste. Il lui pousse des silences et des concepts au milieu de ses phrases. Elle synthétise cris, hurlements, vent de syllabes qui perforent le mur contigu du sens et du son.  En pleine lumière ou dans la grande obscurité des corps et des civilisations brisés, la poésie fait le nécessaire. Car la douleur est bien vivante, étrangement fertile; ainsi tout ce que l’on tient à distance pour éviter le « théâtre de la cruauté » par la théorie, la stratégie ou le concept s’infiltre tôt ou tard dans le tout élan, le savoir-vie.

En ce qui me concerne, j’emploie toujours à mon sujet les mêmes quatre adjectifs : excessive, rationnelle, insoumise, exploratrice.  Il y a aussi les mots aube, lumière, horizon, équation. Beaucoup de phrases avec le mot beauté au sens où l’entendait Rothko, c’est-à-dire en ce qu’elle nous donne simultanément à vivre en sa présence et son aperception. Pour le reste, il me manquera toujours des mots concrets et les images qu’ils font parfois surgir au plus haut niveau du rêve.

J’ajoute aussi que j’accorde à la poésie le pouvoir combiné des astres et des petits riens. J’aime l’idée que nous puissions faire des mathématiques avec les mots voyage, paradoxe, caresse quantique, verbe être, je t’aime encore, hier avant la nuit.

Nicole Brossard

 

 

Poèmes de Nicole Brossard, 1997 – 2018:

 

 

Nous remercions Nicole Brossard ainsi que ses éditeurs de nous avoir aimablement permis de reproduire des  extraits des livres suivants:
Langues obscures, Éditions de l’Hexagone, Montréal, 1992
Musée de l’os et de l’eau, Éditions du Noroît, Montréal, 1999
La matière heureuse manœuvre encore in Au présent des veines,
Écrits des Forges, Trois-Rivières, 1999
Piano blanc, Éditions de l’Hexagone, Montréal, 2011
Ardeur, Éditions Phi, Luxembourg, 2008 / Éditions Mazette, Plaisir, 2018
Soft Link 3, in Cahier de roses et de civilisation, Éditions Art Le Sabord, 2003
Installations, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 1989
Vertige de l’avant-scène, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 1997
Temps qui installe les miroirs, Éditions du Noroît, 2015

_______________________________________________________

Illustrations: Sans titre, Mark Rothko, c 1962
Summer, Agnes Martin, 1964
De la chair au continent – une Pietà,  Louise Viger, 2012

 

 

 

 

 

0 réponses

Répondre

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *