Chat intrus dans le Bacchus de Rubens

Le Chat, la Belette et le petit Lapin, à propos de justice

Jean de La Fontaine

Le Chat et les autres…

Les relations entre l’homme et l’animal ne se résument pas à un simple rapport de nourrissement, de dépendance ou d’asservissement. Ce pourrait être le cas si les animaux, depuis toujours semble-t-il,  n’avaient inspiré les mythes qui nous habitent. Leur monde constitue un vaste et admirable théâtre de toute la création visible (Ambroise de Milan). À partir de nos rêves, de nos peurs et de notre culpabilité notre imaginaire entretient avec eux une relation souvent ambivalente qui nous conduit à projeter sur eux les cruautés et les vertus qui nous appartiennent; leur évocation littéraire devient alors source d’enseignement et de réflexion sur nous-même. Que l’on se souvienne de l’Albatros victime de l’insensibilité des hommes (Baudelaire), du sacrifice tragique du Pélican (Musset) , de la noblesse du Loup devant la mort (Vigny), parmi beaucoup d’autres… Le chat fait partie de ce monde parallèle.

Pour sa part, dans ses fables Jean de La Fontaine met en scène le monde animal pour distraire et instruire les hommes, dit-il ; mais nous pouvons supposer que de présenter des « bêtes » plutôt que des personnes reconnaissables l’autorise à dénoncer crûment les abus de pouvoir et autres méfaits qu’il observe chez ses contemporains et dont il a à se plaindre, sans risquer la censure, l’exil ou la prison.

De chat et d’arbitrages

Nous savons que La Fontaine lit avec délices non seulement les fabulistes qui l’ont précédé mais aussi les plus illustres écrivains de l’antiquité et des temps modernes. Il avoue lui-même qu’il éprouve un attrait tout particulier pour la lecture de Rabelais (qui appelle les juges des Chats fourrés  – ils portaient en effet des insignes en fourrure – et auquel il emprunte pour le chat-arbitre bien fourré de sa fable  le nom et la qualité de Raminagrobis).

Dans Le Pouvoir des fables , La Fontaine fait aussi allusion à la grande influence qu’a exercée sur lui la traduction en français, sous le titre Les lumières canopiques, du livre Les Fables de Pilpay philosophe indien ou La Conduite des Rois ; la fable  D’un chat et d’une Perdrix  pourrait être la source de son apologue  du Chat, la Belette et le petit Lapin.

Les personnages de Pilpay sont un chat, une perdrix et un autre oiseau. Les deux oiseaux, au plus fort d’une querelle, décident de consulter un saint homme de chat qui réglerait leur différend ; celui-ci les fait attendre longtemps, demeurant absorbé dans sa prière. Le Chat faisant le discret, écouta le plaidoyer de l’Oiseau , puis s’adressant à la Perdrix : ‘Belle fille, ma mie, lui dit-il, je suis vieux , et n’entends pas de loin ; approchez-vous, et haussez votre voix , afin que je ne perde pas un mot de tout ce que vous me direz’. La Perdrix et l’autre Oiseau s’approchèrent aussitôt avec confiance, le voyant si dévot ; mais il se jeta sur eux, et les mangea l’un et l’autre. Et Pilpay de conclure : Vous voyez par cet exemple qu’il ne faut jamais se fier aux trompeurs tout en citant à ce propos le proverbe : Longue oraison devant le monde est la clef de l’enfer.

Le Chat, la Belette et le petit Lapin,  dans un décor délicieusement bucolique et dans un style souriant et léger, interroge  radicalement la justice dans son rapport aux arbitrages des plus puissants. Avec  le Loup et l’Agneau  La Fontaine nous prévenait que  la raison du plus fort  (le loup en l’occurence) est toujours la meilleure. Sur un ton plus terrible encore, puisque le jugement se déroule ici dans le silence de l’arbitre avant de prendre fin dans une violence que l’on n’attendait pas, le chat fourré Raminagrobis, alias Grippeminaud, qui incarne en chattemite le pouvoir politique et non pas la justice, illustre froidement l’hypocrisie et la brutalité qui caractérisent tout rapport de force.

Dans notre monde multipolaire et divisé certains petits souverains se rapportant aux Rois auxquels nous pouvons penser gagneraient peut-être à lire le Chat, la Belette et le petit Lapin et à en méditer la leçon…

 

Image: Robert Tatin – Les mystères de la nuit et Léonor Fini – détail.  « L’Allée des Géants ». Laval, France. Photo : Svetlana Petrova

 

 

 

 

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