Julie Stanton

Julie Stanton

Vivre en poésie

 

L’imaginaire est fait du noyau même de notre être
avec tout ce que la vie, au cours des années,
a amassé de joies et de peines, d’amour et de colère… Anne Hébert

 

Julie Stanton:

La poésie est une façon de transmettre ma propre vision du monde à travers ce qui surgit de la conscience, une démarche viscérale, dans laquelle je m’investis passionnément en tentant de partager ce qui, en tant que femme et poète, me hante et me révolte mais aussi ce qui m’exalte et me permet d’espérer tant soit peu dans l’humanité. Elle m’amène à creuser le sens des mots et les mots du sens. Je l’aime lyrique mais violente, d’espoir mais lucide, profonde mais limpide. Lorsqu’on me demande si j’ai un projet poétique, je m’enflamme en parlant du texte en chantier mais, fondamentalement, disons que j’ai un projet existentiel : celui d’écrire la Vie.  Comme on regarde le monde. Comme on voudrait qu’il soit. Comme on aimerait avoir le temps…

Un jour, j’ai entendu le poète Claude Beausoleil dire que le goût d’écrire lui était venu de l’exclusion. Natif d’un  quartier ouvrier montréalais , il faisait allusion à la différence de classe. J’ai alors réalisé que, moi aussi, c’est en quelque sorte l’exclusion qui m’a amenée à me retirer en moi-même pour écouter mes voix intérieures.  À la préadolescence, je suis devenue assez boulotte et je n’aimais pas me mêler aux autres, préférant m’isoler des heures entières dans la lecture — particulièrement lors de mes visites chez ma grand-mère, où il y avait une vaste lingerie avec un puits de lumière. J’y passais des heures avec des livres aux tranches dorées. Déjà, je savais que je voulais écrire. Par la suite, j’ai lu Saint-Exupéry. Puis Georges Bernanos, Léon Bloy, Pierre Teilhard de Chardin, Jacques et Raïssa Maritain. Je n’avais pas 15 ans ! Je n’y comprenais rien mais sans doute que ces lectures répondaient à un besoin alors chez moi de spiritualité. À mon insu, ces lectures ont nourri ma quête de poésie.

Je voulais devenir carmélite… et aussi être mère ! Je me suis mariée. J’ai eu quatre enfants, dont Geneviève, mon aînée. Au début de la quarantaine, la relecture de L’Homme rapaillé, de Gaston Miron est vraiment venue me chercher. C’est là que mon désir de transcender la douleur par la poésie est né. J’ai alors écrit mon premier livre, Je n’ai plus de cendre dans la bouche, lequel a été une porte de secours après un divorce douloureux, au milieu des années soixante-dix, voire l’exutoire de mes  angoisses dans les instants de détresse. Je n’ai plus de cendre dans la bouche, en effet, en est un texte d’amour pour mes enfants et de révolte contre la système de justice, qui en est parfois un d’injustice. J’ai alors changé mon prénom, Ginette, pour celui de Julie.

Julie Stanton poursuit:

Vivre en poésie, c’est être constamment habitée par le recueil en marche. C’est constamment chercher le mot juste, l’expression la plus révélatrice de ma pensée, dans ce texte là, à ce moment là. Que je marche, que je cuisine, que je lise Gaston Miron ou Pablo Neruda, Claude Estéban ou Hugues Corriveau, Marie Uguay ou Anna Akhmatova, que j’écoute un film, ou encore quand j’échange avec mon amoureux, mon esprit demeure à l’affût du mot que je traque jusqu’à l’obsession avec des moments d’effervescence et parfois aussi de doute et de découragement. D’un livre à l’autre, ce n’est pas, je dirais, la même chasse. Le vocabulaire, les images, les métaphores de mon dernier livre, paru en mars 2017, Le Bonheur cet illusionniste, sont différents de ceux de Mémorial pour Geneviève et autres tombeaux écrit en mémoire de ma fille décédée de la sclérose en plaques. Et Mémorial, lui, n’avait rien à voir avec Parfaitement le chaos, un livre coup-de-poing dans lequel, à 73 ans, je me suis permis un texte d’indignation et de colère face aux dérives et aux ratés du monde, en me servant des mots comme d’un scalpel, et de la langue telle une enclume. J’ai eu beaucoup, beaucoup de plaisir à jouer, oui, avec les mots et les images, à chambouler la syntaxe, tout en étant consciente du risque de perdre le ton en cours de route.

Tout n’est pas toujours clair et évident quand je commence à écrire. Ainsi, dans Mémorial, alors que j’étais en immersion avec ma fille, je ne savais pas que j’évoquerais aussi la perte de ma mère, de mon père et de ma sœur décédée d’un accident d’automobile à l’âge de 19 ans. Je les ai en quelque sorte ressuscités dans ma proche mémoire, fait sortir du tombeau.  Mais peu importe le thème, il est évident que ce qui m’habite ce sont les questions existentielles autour de la mort et de la barbarie, de l’injustice, de la douleur, ou encore le questionnement de l’amour ou la tentation de l’ailleurs. Tout ça ressurgit au moment d’écrire. C’est fascinant ce qu’on peut découvrir. L’inconscient parle. J’écris la nuit, parce que rien ne bouge. Il n’y a pas de vibrations extérieures, pas de téléphone, pas de rendez-vous…sinon avec la Muse !

Comme l’écrit encore Anne Hébert :

Écrire un poème, c’est tenter de faire venir au jour quelque chose qui est caché. […] La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l’espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors, vient la joie.

 

Julie Stanton

 

 

Nous tenons à remercier l’auteure Julie Stanton
ainsi que l’éditeur de Mémorial pour Geneviève et autres tombeaux,
Les Heures bleues (Saint-Lambert), 2013,
de nous avoir aimablement autorisés à reproduire et à lire un extrait de ce livre
(Finaliste aux Prix du Gouverneur Général 2014).
Illustration:  Claude Monet, Nymphéas (détail), 1907

 

 

 

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