Jean Chapdelaine Gagnon

Jean Chapdelaine Gagnon

Déchirer le silence

Jean Chapdelaine Gagnon, écrire: pourquoi?

Oui, pourquoi s’entêter à écrire s’il s’agit d’un combat, d’une lutte contre soi-même et contre les mots, au point de se les arracher, sans jamais s’approcher du poème rêvé. Écrire, alors, une imposture?

C’est la conclusion à laquelle semble en être venu  Saint-Denys Garneau, après la publication de Regards et jeux dans l’espace, son seul et unique recueil qui a révolutionné l’écriture poétique au Québec, ouvert la voie à la génération de l’Hexagone et marqué de manière indélébile l’œuvre de Jacques Brault – qui parachève à vrai dire celle, entravée, du cousin d’Anne Hébert.

Écrire pour déchirer le silence en soi, autour de soi, qui engendre fatalement l’asphyxie. Peut-être tout simplement pour survivre quand vivre est insensé, paraît impossible. Plaisir coupable et douloureux auquel il serait plus raisonnable de se soustraire que de se soumettre… Écrire pourtant, dans l’espoir vain de peut-être donner à penser, peut-être troubler la quiétude béate des conformismes suffisants, de la nauséabonde rectitude, au premier chef politique, qui gangrène maintenant l’université et les arts comme aux plus beaux jours de la Révolution culturelle décrétée par Mao, dont Liu Xiaobo dresse un saisissant portrait.

À quoi bon écrire, à qui, pour qui? À l’autre, pour l’autre d’abord qu’on est à soi-même, en soi-même. Question de s’extirper du sommeil mortifère et de se révéler tel(s) qu’en soi, sous toutes ses altérités, tous ses masques. Tenue à distance du papier par le crayon, la main tisse des mots, les biffe, les déforme, les reforme. L’esprit, qui croit la tenir en laisse, tant bien que mal la suit.

Funambule sur son fil au-dessus du vide, la poésie n’épargne ni ne sauve le monde, elle s’y risque plutôt. Au mieux, le rend-elle quasi-respirable :

Poésie verbe être / d’être parodie // La nuit des mots rôde / déflore la gloire fauve / des fleurs d’os.

De Jean Chapdelaine Gagnon, extraits de: Hallali, Antonia, Cantilène:

 

Les poèmes de Jean Chapdelaine Gagnon sont extraits de ses livres  Hallali (2015), Antonia (2013) et Cantilène (2006) publiés aux Éditions du Noroît (Montréal) que nous remercions ainsi que l’auteur de nous avoir aimablement autorisés à les reproduire et à les  lire  dans cette  série des « Poètes du Québec – Voix du Nouveau-Monde ».
                           Illustrations      Hallali : Pierre Gauvreau, sans titre, 1947  – Antonia : Gao Xingjian « L’oubli », 1997 – Cantilène : Edvard Munch « Séparation », 1896

 

 

 

 

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