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Pourquoi ce journal?

À propos de tolérance*

Malgré une réticence fondée surtout sur mon ignorance, je me suis décidée voici un peu plus d’un an à m’inscrire sur Twitter et FaceBook. Maintenant que ma semi-retraite m’en donnait le temps, je souhaitais partager mes interrogations les plus persistantes et participer à des échanges dont le projet serait politique au sens large et indépendant de toute allégeance politicienne – dont je ne conteste pas la légitimité mais dont je voulais éviter les biais ou les raccourcis inévitables.

J’ai été profondément ébahie, le suis un peu moins aujourd’hui, devant l’intolérance de certaines interventions affichées sur ces réseaux : attaques personnelles brutales, déclarations partisanes jusqu’à la caricature, affirmations à l’emporte-pièce, et ainsi de suite. Il semble que la brièveté, l’accumulation et la succession déchaînée des énoncés permettent de libérer une agressivité prête à bondir plutôt que de proposer un dialogue grâce auquel l’opinion de l’Autre serait respectée, analysée et, peut-être, fécondée.

Alors, désabonnez-vous! me dira-t-on. Nous n’avons pas besoin d’une « amie » telle que vous. Je ne me suis pas désabonnée, mais j’ai pris une certaine distance et la plupart du temps je n’interviens pas; je lis les billets de mes amis parce que je suis persuadée que ces réseaux sociaux reflètent, autrement et peut-être plus complètement que les médias traditionnels notre sensibilité, nos préoccupations, nos attentes et nos déceptions quotidiennes; et aussi parce que je m’aperçois que le rejet des  prises de position auxquelles je n’adhère pas est bien proche de l’intolérance, et qu’il n’y a pas d’intolérance plus vertueuse que les autres. Le désir de contribuer au progrès social en en comprenant la complexité, le plaisir de penser, peuvent dépasser la satisfaction d’avoir raison tout seul.

J’ai entrepris ce Journal pour publier ce qui m’importe et que je souhaite partager, en lien ou non avec l’actualité. Parmi la multitude des contributions, je souhaite qu’il trouve son espace, celui de la tolérance.

 

* texte mis à jour le 2 septembre 2016
Illustration: tablette pictographique sumérienne datée de la fin du IVe millénaire av. JC 

 

 

 

7 réponses
  1. Claude Paiement
    Claude Paiement says:

    Quel projet essentiel ! Merci Danielle pour pratiquer si sereinement le dialogue social dont notre monde semble parfois manquer si cruellement. Au plaisir date lire souvent et régulièrement.

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  2. Jean Benoist
    Jean Benoist says:

    Je me méfie au contraire du mot « tolérance », et de la chose. Je l’entends dans la bouche des imams,comme dans celle de bien des Tartuffe. Il contient en filigrane une fermeture, aux apparences bienveillantes; il exprime sous cette bienveillance fondamentalement indifférente une position sure d’elle-même, qui demeure inaltérable à toute influence de l’autre. Je crois plus à l’ouverture, à la plasticité devant les apports des autres. mais aussi à la sélection de ce qu’on accepte , comme de ce qu’on rejette. Et ce qu’on rejette, on n’a pas à le « tolérer ». On peut s’en ficher en ce qui concerne l’autre , se garder d’intervenir (ne serait-ce que pour se protéger du tourment de s’opposer), mais quant à soi même on doit s’en défendre.
    Le dialogue social n’est pas là. Il est dans la controverse maniée avec courtoisie mais fermeté. Et il tend à faire bouger les positions des uns et des autres. C’est un marché aux idées et aux opinions. On se doit d’y choisir au mieux ce qui répond à notre propre ethos.

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      La tolérance dont vous parlez, cher Jean Benoist, qui est de l’ordre de la restriction mentale ou du mensonge pieux, est en effet immorale, dangereuse et haïssable. En ce qui me concerne, je crois que « ma » tolérance ne m’empêche nullement de choisir ce qui me convient, de rejeter fermement ce qui ne me convient pas, et de laisser aller ma liberté et ma curiosité.

      Il est possible que je me soit mal exprimée dans ce petit texte : j’y évoquais non pas la substance mais strictement l’expression écrite des multiples prises de position qu’on peut lire dans les médias sociaux, très précisément des insultes, exagérations, etc. qui se répandent sur twitter en particulier ; ce « style » révolté révèle de la part de leurs auteurs, me semble-t-il, une vraie difficulté à tolérer une pensée ou une position qu’ils ne reconnaissent pas, signe radical de fermeture à l’Autre.

      Et pourtant, cette démesure si inutile dit certainement quelque chose du malaise dans notre société. Il vaut la peine de s’interroger, ai-je pensé, avec attention et en toute ouverture.

      Je vous remercie de votre commentaire ; il m’indique à quel point les mots (surtout dans les domaines tels que l’éthique, les convictions etc.) peuvent trahir la pensée ; j’en prends note, et tâcherai d’être plus explicite à l’avenir, si je le peux.

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  3. Jean-François Pagé
    Jean-François Pagé says:

    L’intolérance est en tous lieux, n’importe où, et il est vrai qu’elle incite à condamner violemment ceux qui ont des opinions différentes des nôtres. Je constate que lorsque cela m’arrive, j’éprouve toujours le besoin d’ajouter : « excusez-moi ». Pourquoi ? Quand j’ai lu l’article de Madame Ros sur l’intolérance je me suis aussitôt senti interpellé, comme devant un miroir.

    Savoir, Vouloir, Pouvoir : ces verbes m’ont été enseignés pour que je puisse les réciter par cœur, au mot à mot, en laissant de côté la question de la reconnaissance, du respect des droits de chacun et de la justice. La question morale au sens fort se situe au niveau du POUVOIR. Me rendre capable. Je suis un être au sens moral. Ma conscience me conduit à trancher : qu’est-ce que je peux faire, ou qu’est-ce que je ne dois pas faire ? molinosisme, pomme de discorde, hérésie, thomisme de croyance, pierre d’achoppement, édification, scandale : autant de réponses possibles à la question de la conscience morale.

    Avec certains de mes commentaires j’ai fait un mauvais usage du pouvoir associé à Twitter. Tout pouvoir d’internet qui entre dans mes mains me monte à la tête comme si je ne pouvais même plus prendre le temps d’y réfléchir. Instantanément je reçois de l’information et je la retourne en commentaires de toutes sortes sans même y penser à deux fois, avant même de la filtrer. C’est bel et bien le 5e pouvoir. Mais prendre le pouvoir sur internet c’est un peu une épée de Damoclès. Il ne suffit pas de grand-chose pour se rendre compte que la modération, cette qualité qui appelle l’estime, n’est pas toujours au rendez-vous. Le développement de Twitter, où l’on peut partager ce qui, dans les opinions des autres nous convient ou au contraire nous déçoit, nous donne l’illusion d’un pouvoir.

    Quelles sont donc les raisons de mes interventions, pourquoi je m’autorise à froncer les sourcils, à élever la voix, bref à dire ce que je pense sans aucune retenue ? Bien sûr, c’est que je libère beaucoup d’émotivité.

    Maintenant, je veux faire l’effort de m’exprimer avec des mots justes et modérés. Aristote, « le plus grand penseur de l’Antiquité » m’aurait sûrement dit que je dois chercher longuement à comprendre, et réfléchir avant de me moquer. Est-ce que je peux parler de ma capacité à bien écrire, de façon adéquate, sans dire quoi que ce soit d’inapproprié ? Il me semble bien que Oui.

    Changer mes mauvaises habitudes en souhaitant contribuer à un monde meilleur : pour moi c’est un nouveau départ.

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      Monsieur Jean-François Pagé, je vous remercie de ce témoignage: il est réconfortant de savoir que les pensées que l’on envoie dans l’immense (et terrifiante parfois) Toile sont entendues, et comprises. Vous êtes généreux. Merci.

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  4. Jean-Paul Coupal
    Jean-Paul Coupal says:

    Ce n’est pas parce qu’il y a des choses intolérables en ce monde – et il semble y en avoir de plus en plus -, que l’intolérance se justifie. L’abus de tolérance peut devenir intolérable. Comment peut-on répondre à la guerre par des solutions autres que la guerre? En démocratie idéale, le débat s’appuie sur la raison non sur les émotions; c’est ainsi que nous conservons le meilleur du Siècle des Lumières. Non pas un débat qui renvoie les duellistes dos à dos en neutralisant le débat même; non pas en imposant la domination d’un pugiliste sur l’autre, mais en dépassant l’argumentaire de chacun pour accéder à une position plus nuancée, plus profonde, plus sensée aussi. L’arrogance empêche tout ça. Elle permet aux passions négatives de s’imposer et de clore le débat sur un quant-à-soi fermé. Toutes les formes d’anti-Lumières reposent sur cette capacité à faire de ses émotions des raisons totalitaires qui ne sont en rien conformes à aucune vérité tangible.

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      J’aime ce que vous dites, Jean-Paul Coupal, en ce que vous vous appuyez sur les conquêtes, non violentes justement, des Lumières. Je ne sais pas où notre société en est de cette démocratie idéale dont vous parlez, et qui nous fait rêver; j’ai l’impression que la nôtre, acceptable si pas idéale, devient fragile parce que morcelée. Quelques-unes des menaces sont aisément repérables, et leur visibilité même les rend unanimement intolérables; nous pouvons espérer nous en défendre correctement. Mais d’autres sont si diffuses que nous avons peu de prise sur elles, nous semble-t-il ; je pense à la tendance à l’irresponsabilisation politique, écologique et sociale; et, surtout, aux impacts perfides de cette culture du « tout, tout de suite », de l’abolition progressive de la notion de l’altérité, de l’accoutumance à la présence absente (et vice versa), et de la position de toute-puissance dont les récentes technologies de la communication nous donnent l’illusion. Elles en sont à leurs balbutiements, et je suis persuadée que les humains réussiront à les civiliser; cela prendra du temps, sans doute: en attendant, elles se font le vecteur muet d’émotions brutes, dans la célébration du « moi je » ou autrement dit d’un individualisme forcené sous le bouclier de l’anonymat qui réussirait presque à faire oublier qu’ils ne sont pas les seuls vivants.
      Mais c’est passionnant… Merci de votre commentaire.

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