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Étudiants et droit de grève

ou le droit de protester

Dans l’espoir de réguler les manifestations étudiantes qui risquent de devenir de plus en plus anarchiques,  il est nécessaire d’inviter au dialogue les étudiants* et autres acteurs de ces conflits récurrents.

LES ÉTUDIANTS dans leur association

La force et la cohésion d’un groupe se fondent principalement sur la clarté de ses objectifs, la fermeté de son analyse des situations, le respect de ses règles de fonctionnement, ainsi que sur une convergence suffisante des attentes et intérêts personnels de chaque membre; la capacité de régler démocratiquement les différends inévitables consolide la confiance réciproque du groupe envers ses représentants.

L’hétérogénéité des regroupements étudiants est inhérente à leur composition; leurs membres appartiennent à des âges différents de la vie: certains sont encore dans l’adolescence, d’autres viennent d’en sortir, d’autres encore sont déjà des adultes; c’est dire que leur engagement visera inévitablement à répondre à des attentes individuelles diverses, induites par ce que chacun a vécu et connu.

L’adolescent, écartelé entre la résistance à l’autorité et le besoin d’appartenance, tendu vers la conquête de sa propre autonomie, risque d’être séduit par des projets extrêmes et contradictoires dont il évalue mal les conséquences ; son exceptionnelle énergie a besoin de s’exprimer, et ses comportements sont naturellement impétueux. Plus tard, pas encore tout-à-fait adulte, sa conviction s’appuiera sur les théories, les visions, les certitudes qu’il tient de ses professeurs et de son environnement. Il comprend qu’il faut s’organiser, il le désire, il sent en lui l’intelligence et l’énergie d’un leader, mais n’ayant pas encore une véritable expérience du fonctionnement d’un groupe et de la complexité des rapports de pouvoir, il voit trop tard les germes du chaos s’installer dans son monde. Devenu adulte, il navigue entre la fougue des uns, la fermeté des autres et la sensibilité politique et sociale de chacun. Dans un même groupe plusieurs courants se disputent le discours, les uns militant pour se libérer de toute domination et les autres, pour assurer un leadership qu’ils jugent nécessaire à l’efficacité de leur action. Les conditions du conflit interne sont déjà là, qui en font un groupe non pas faible, mais friable, susceptible par conséquent d’être manipulé.

Il est désolant et inacceptable de voir les revendications étudiantes instrumentalisées par des groupes ou des mouvements qui en détournent le sens à leurs propres fins et en stérilisent la portée, dans l’anarchie des objectifs et des slogans. Rapidement les positions se durcissent, se radicalisent. Les manifestations se transforment en affrontements. La police est appelée à intervenir. L’escalade commence, déjà le dialogue est impossible. Pour enrayer la violence naissante, l’« adversaire » répond avec violence; au chaos répondent des mesures chaotiques. C’est ce à quoi nous avons assisté en avril 2015 à l’UQAM. Le calme revenu, rien n’est véritablement réglé, la société tout entière sera perdante.

LE DROIT DE GRÈVE : sémantique et droit

Le refus d’accorder un tel droit aux étudiants a des sources obscures mais profondes.

Les mots ont une origine et une histoire qui les revêtent d’une représentation précise et en font un vecteur incontournable d’interprétation et d’action. Pour justifier le droit de grève des étudiants qui refusent en bloc d’aller à leurs cours, certains se réclament de ce que les grèves associées aux mouvements de révolte étudiante existent depuis le Moyen-Âge ; or cela ne semble pas tout à fait exact. Voici ce qu’en dit Le Dictionnaire historique de la langue française :« grève », du nom de la Place de Grève (1260)… où se réunissaient les ouvriers qui attendaient l’embauche. Le sens moderne apparaît en 1805 ; il a d’abord signifié: quitter l’ouvrage pour demander une augmentation. Quant aux étudiants, ils avaient conquis le droit de « faire sécession** », c’est-à-dire de se séparer du groupe auquel ils appartenaient jusque là. Ainsi, au-delà des considérations juridiques contemporaines, la résistance à nommer « droit de grève » l’action collective des étudiants se fonde sur un passé oublié mais une sémantique bien présente.

Les étudiants ont le droit de s’affirmer dans leur identité, leurs appartenances, leurs convictions et leurs actions, dans la mesure où ils ne transgressent pas les lois de la société dont ils font partie. Ils ont le droit de protester. Pas d’angélisme: les confrontations demeureront. Il s’agit de faire en sorte qu’elles ne soient pas destructrices, là où justement elles devraient et pourraient être particulièrement fécondes : dans les institutions d’enseignement et de recherche. Il est important et urgent de reconnaitre formellement leur droit de ne pas assister aux cours. Pour différencier le statut d’étudiant de celui de salarié, ce droit de retrait collectif pourrait cependant être désigné autrement que par droit de grève ; il devrait de plus exclure clairement le droit d’empêcher l’accès aux cours ou de les interrompre. Pour qu’elles soient représentatives de tous leurs membres, il est légitime d’exiger des associations étudiantes qu’elles se dotent de règles démocratiques dans leurs décisions, ce qui signifie entre autres que lors de leurs assemblées le vote soit secret. Leur légitimité en dépend.

LES CASSEURS MASQUÉS

Les gestes violents devraient être sanctionnés, quels qu’en soient les auteurs. Le port de cagoules et autres masques dans la rue et dans les édifices publics et parapublics devrait être interdit sans exception à tout citoyen. Sanctuaire de la pensée, comme le rappelle madame Lise Bissonnette, présidente du conseil d’administration de l’UQAM, et non pas de l’illégalité!

Un groupe de travail indépendant et composé d’étudiants, de professeurs, d’administrateurs ne pourrait-il pas être constitué, avec pour mandat de proposer d’ici le mois d’août une politique globale et des règles d’action applicables à l’ensemble des associations étudiantes québécoises, et qui établissent les bases d’un vrai dialogue, enfin!

_________

*Ici le masculin désigne également les femmes et les hommes.

**La grève étudiante au Moyen-Âge et l’émancipation des universités, thèse, Anthony Oddo, étudiant à la maîtrise en histoire de l’Université de Sherbrooke (2012)

2 réponses
  1. Claude Paiement
    Claude Paiement says:

    Un texte nuancé, chose pas si courante dans le vacarme actuel. Où il est si tentant de sombrer dans la simplification et la es généralisations. Un texte qui renvoie les acteurs à leurs responsabilités et au nécessaire retour du dialogue. Merci Danielle pour tes lumières.

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  2. claude brodeur
    claude brodeur says:

    Chère Danielle,

    Je trouve très intéressant et très important que tu rappelles l’état mental des jeunes qui font actuellement la grève dans les CEGP et les Universités : ils n’ont pas la maturité nécessaire, écris-tu, pour proposer et mener à bien des actions révolutionnaires. Je suis, par ailleurs, étonné qu’il faille attendre l’âge de 25 ans pour que le cerveau ait atteint sa pleine capacité. Tout cela doit être dit, et on n’ose pas le dire entre nous.

    Mais je me souviens en même temps des grandes passions de ma propre jeunesse. J’étouffais dans un univers totalement clos, le collège classique. Et j’éprouvais des sentiments dépressifs sériéeux. Si des mouvements, plus on moins entrés en fraude dans les murs de l’institution, ne m’avaient permis de laisser exploser une énergie débordante, de brasser dans ma jeune tête des pensées neuves et d’élaborer des projets d’action.

    Tout cela n’était pas bien méchant à l’époque. Les murs de l’institution, les impératifs moraux nous imposaient des limites étroites. C’était la belle époque… Malgré tout, je me suis engagé avec ferveur dans un mouvement d’action nationale, qui annonçait déjà, quelques années auparavant, le désir d’émancipation et d’indépendance du Québec et le développement au Québec d’une nouvelle société. J’ai aussi beaucoup travaillé dans un mouvement d’action catholique. Celui-ci devait être le précurseur de Vatican II pour ceux qui sont demeurés croyants ; et pour tellement d’autres le début de l’incroyance, de la liberté de pensée et du choix de vivre dans une société désormais laïque. Puisque chaque membre de la religion catholique pouvait désormais penser par lui-même, l’institution religieuse n’était plus nécessaire. Un journaliste a écrit quelques années après que les mouvements d’action catholique « étaient l’anticléricalisme dans l’Église. »

    Je n’étais pas mur mentalement et intellectuellement. J’ai même à l’âge de 20 ans pris une décision malheureuse. Dans l’enthousiasme de ma fière jeunesse, porté par les dieux, je m’enfonçais dans une aventure qui menait à une certaine mort symbolique, plus cruelle que la mort réelle.

    Je ne regretterai jamais toutefois ces années de ma jeunesse. Elles furent parmi les plus passionnantes de ma vie.

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