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Barbe Bleue: défense de savoir

Le paradis interdit

 

Imaginé sur le modèle de l’ogre dévoreur de petites filles ou de Kronos qui mangea ses enfants (cinq sur six: Zeus avait échappé au repas) Barbe Bleue de Charles Perrault est devenu l’archétype du tueur de la femme aimée, thème si puissant qu’il a inspiré de nombreux créateurs; je tiens à mentionner l’admirable opéra de Béla Bartók  Le Château de Barbe Bleue  (livret Béla Bálazs
) si révélateur du non-dit du conte, et que je n’écoute jamais sans une profonde émotion.

D’où vient-il?

L’égorgeur de ses cinq épouses si tôt qu’enceintes, Conomor  ou peut-être aussi Gilles de Rais, « la Barbe bleue nantaise », qui fut jugé et brûlé pour avoir violé et tué des centaines de petits enfants, ou le roi Henri VIII  aux six épouses, énorme et effrayant avec barbe, rousse il est vrai – et d’autres, issus des légendes les plus anciennes,  seraient à l’origine du personnage de Barbe Bleue de Perrault, membre de l’Académie française et chargé de la politique artistique et littéraire de Louis XIV.

Une autre lecture

Les interprétations que les multiples commentateurs ont données au conte témoignent de la richesse et de la variété des niveaux de lecture qu’il propose. Au premier niveau il  enseigne aux petits enfants que l’on ne doit pas être trop curieux ni désobéir ni mentir à ses parents sous peine de châtiments épouvantables. Mais notre re-lecture d’adulte nous fait entendre bien d’autres voix  qui nous touchent personnellement et profondément. Le destin de ce couple s’inscrit dans le grand thème freudien de la relation entre Eros et Thanatos présent dans toutes les histoires d’amour : Juliette et Roméo, Yseult et Tristan, Desdémone et Othello, et  celles aussi des tristes violences de la jalousie et de la passion déçue que les journaux ne manquent pas de rapporter. Barbe Bleue s’offre alors à nous comme une métaphore tragique de la rencontre amoureuse.

Imaginons cette femme qui voudrait se fondre et « ne faire qu’un » avec « Son homme » ; elle veut tout savoir de lui, le poursuit de sa curiosité anxieuse ; quelle amoureuse n’a jamais demandé avec insistance: « À quoi tu penses ? » «  Est-ce que tu m’aimes ? » Elle veut qu’il lui dise « tout », elle supplie, elle boude ; et lui, devant cette demande d’amour si agréable et excitante au début, étouffe ; il a peur, se protège et se réfugie dans le silence; se sentant abandonnée, elle le poursuit, fouille ses poches, regarde son courrier, veut ouvrir toutes les portes : en d’autres mots, elle viole son intimité – « mais c’est parce qu’elle l’aime » ; son insistance plus tyrannique qu’aimante lui est fatale : meurtre symbolique, il la quitte.

Ainsi l’épouse de Barbe Bleue veut tout savoir de l’homme qu’elle aime.

En lui donnant les clefs de sa demeure –  son passé et son monde intérieur – c’est aux lieux qui le révèlent que Barbe Bleue lui donne accès; il lui offre d’entrer partout.  Sauf…    Sans lui donner aucune raison il lui interdit d’entrer dans la petite chambre secrète au fond du couloir de sa demeure  – au fond de sa conscience en réalité;  tout en lui en donnant la clef, il multiplie les mises en garde à son épouse qui lui promet de lui obéir. Mais elle ne peut résister au besoin possessif et jaloux de savoir, à tout prix, ce qu’il y a derrière l’ espace interdit, le seul; en dépit des menaces de son époux elle désobéit et ouvre la porte défendue. Elle découvre le cadavre des épouses qu’il a aimées et qui, comme elle sans doute ont mis à nu, malgré lui, ses secrets. Barbe Bleue ne peut plus cacher son échec le plus terrible : ses précédents mariages et ce qu’il en reste,  le plus intime de sa vie qu’il a verrouillé dans l’obscurité.

Cette révélation la condamne; il l’avait prévenue: il faut qu’elle meure  (bien entendu le conte de fées finira bien; Barbe Bleue sera assassiné par les frères de la jeune épouse, qui en plus héritera de tous ses biens). A-t-elle mérité ce châtiment, vraiment?  Barbe Bleue aurait tout simplement pu garder cette clef pour lui.  Il tente, il provoque la jeune femme en la lui donnant en même temps qu’il lui interdit de s’en servir; ne sait-il pas qu’elle ne résistera pas au désir de savoir, de voir, comme ses épouses précédentes,  et qu’il devra la tuer aussitôt qu’elle aura franchi cette limite qu’il lui impose?  Et s’il avait souhaité qu’elle ouvre cette porte? Il insiste tellement sur l’interdiction qu’il ne peut que donner envie de lui désobéir. Aurait-il prévu et voulu cette punition?

Désir de savoir et transgression

Nous sommes ici témoins de l’acte fondateur de l’accès au savoir:  la transgression, punie sur le modèle du péché originel par un châtiment qui nous poursuit ; comme Ève et la pomme de l’arbre de la connaissance, comme Pandore et la boîte mystérieuse ou Psyché et la lampe, comme toutes ces femmes qui depuis toujours sont attirées par l’inconnu et quoi qu’il leur en coûte désirent le découvrir et le posséder, les épouses de Barbe Bleue sont les héritières du désir de voir pour savoir. La clé qui ouvre le cabinet mystérieux devient alors la clé même qui, violant les interdits, donne accès à la vérité et à la connaissance, sources de tous les maux – et de tous les progrès.

 

Voici la première adaptation du conte au cinéma, l’un des films les plus réussis de Méliès:

 

 

Illustration de l’en-tête: Michel-Ange,  le Péché originel et l’expulsion d’Adam et Ève du Paradis terrestre , chapelle Sixtine (1509-1510).

 

 

 

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