Pierre Nepveu

Pierre Nepveu

Sortir dans le monde comme en soi-même

 

 

Pierre Nepveu:

Aux yeux d’un grand nombre, la poésie relève de la subjectivité, des sentiments, de la vie intérieure. Or, pour moi, l’accès à l’écriture du poème s’est plutôt présenté dans un mouvement vers le dehors. Les premiers poètes qui m’ont vraiment marqué, Henri Michaux et Saint-Denys Garneau, sont des maîtres dans l’art de projeter leurs fantasmes, leurs drames intérieurs sur une scène précise, dans des paysages et des lieux très concrets, des images « objectives ». Le « lointain intérieur » dont parle Michaux contredit l’idée selon laquelle l’intérieur est notre « espace » le plus proche, le plus intime. Chez Michaux, on ne rentre pas en soi, on y sort, et dès lors s’ouvre un pays étrange, immense, peuplé d’êtres tous plus étonnants et inquiétants les uns que les autres. Je n’ai jamais écrit à la manière de Michaux mais son « réalisme » de l’imaginaire m’a beaucoup inspiré. Il en est de même pour Garneau chez qui l’exploration des drames intérieurs et, en particulier, de la non-coïncidence avec soi, s’appuie sur un sens aigu de la représentation : « le nœud s’est mis à sentir/ les tours de corde dont il est fait », comment dire de manière plus concrète et inoubliable tout le drame de l’identité?

J’ai connu, au départ, la passion du concret, je suis parti sur des « voies rapides » pour échapper à mon magma intérieur, aux brumes de ma mélancolie, aux abstractions qui égarent. J’ai rencontré sur ma route des poètes, américains ou français, qui ont conforté ma soif de réalité, mon appétit pour les lieux et les matières. Le poème exige la concentration, mais il n’est pas réductible à la méditation, au recueillement, à la prière, même s’il est parent de toutes ces démarches. Ce qui est propre au poème, c’est qu’il ouvre une porte sur le monde, c’est qu’il traverse le seuil qui sépare l’intériorité du dehors. Dans cet extérieur qui est autre que moi, sans doute ai-je fini par comprendre que je retrouvais toujours une part de moi-même, mais le poème n’est possible que s’il y a eu une fracture de l’identité, si j’ai senti à travers les mots que les choses, les lieux, les êtres existent hors de mon être et qu’ils répondent à mon appel parce que j’ai répondu au leur.

Le poète en arpenteur

Puisque je conçois la poésie comme une projection de moi hors de moi-même, comme une rencontre avec l’autre, je me pose forcément la question de l’empathie, qui est une qualité fréquemment associée à l’art du roman et à la création de personnages.     Mais qu’en est-il de la poésie? N’est-ce pas plutôt son propre personnage que le poète crée le plus souvent? On pense à Walt Whitman, à Claude Gauvreau, à Gaston Miron, exemples tous admirables. Même chez les poètes plus intimistes, comme Jacques Brault, c’est la voix personnelle que l’on entend et qui contribue à créer pour ainsi dire le personnage, à lui donner un visage, une allure propre, un ton inimitable. Cet être que l’on imagine à travers ce qu’il nous dit, est-ce encore l’homme réel ou est-ce un être de fiction? Le poème est toujours aussi la voix d’un alter ego.

Je me rends compte qu’en découvrant peu à peu ma propre voix, j’ai senti le besoin de pousser souvent très loin cette altérité, en imaginant des personnages et en cherchant à leur donner une voix qui est forcément la mienne, mais transposée dans une existence qui m’est étrangère. Par exemple, que pouvait penser et se dire à lui-même un arpenteur qui mesurait le terrain en vue de la construction de l’aéroport de Mirabel? Que se passe-t-il dans la tête d’une femme de ménage immigrante qui fait le ménage la nuit dans les bureaux du centre-ville? Ces questions qui sont en apparence celles d’un romancier me concernent comme poète. Retrouver le monde, le réinventer à travers les yeux d’un autre est un acte profondément poétique. Néanmoins, le terme d’empathie n’est sans doute pas suffisant pour définir ce déplacement. Quand j’écris un poème, quel qu’il soit, je sens le monde à travers les mots, dans les mots. Cela n’est pas seulement vrai pour les personnes que je peux mettre en scène : je sens le mélèze qui se dresse dans le jardin d’un couvent, le paysage d’été au milieu duquel des jeunes femmes sportives s’apprêtent à mettre à l’eau leur kayak. Je sens la ville et le fleuve, la terre et les corps, et la musique qui monte d’une arrière-cour dans une ruelle poussiéreuse. Tout est chargé d’être, et je participe physiquement, vocalement à cet être concret, multiple, insondable.

Pierre Nepveu ajoute:

Tout ce monde concret qui existe avec moi et demeure pourtant hors de moi, il appartient à l’histoire humaine, à une société qui évolue dans la durée. Cette histoire et cette société me dépassent tout comme les choses, mais je m’y inscris pleinement comme homme et comme poète. La poésie ne peut être une fuite, ni un pur repos dans les choses. Elle suppose que je m’expose, comme on dit « s’exposer aux intempéries ». Son inquiétude, ses angoisses, ses désirs sont, à travers moi, ceux de notre époque, dont j’espère être parmi d’autres un témoin. Troublé, effaré même, mais néanmoins amoureux.

 

 

 

De Pierre Nepveu écoutons Le rêve de l’arpenteur, Mélèze et Station Lachine:

 

 Pierre Nepveu:
« Le rêve de l’arpenteur »: Lignes aériennes, Éditions du Noroît, 2002.
« Mélèze » est inédit.
« Station Lachine »: La dureté des matières et de l’eau, Éditions du Noroît, 2015
Illustration: Edmund Alleyn, No man’s Land

 

Nous remercions  Pierre Nepveu de nous avoir confié ces poèmes,
ainsi que  les Éditions du Noroît  de nous avoir aimablement autorisés à  les reproduire 
dans la série des « Poètes du Québec – Voix du Nouveau Monde ».

 

 

 

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