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Apollinaire

Tout terriblement

 

« Ce n’est pas par hasard que Guillaume Apollinaire a écrit, d’une main tremblante : tout terriblement. C’est le programme d’une oeuvre poétique. C’est celui d’une vie. » (Jean-Jacques Lévêque)

Né à Rome de père inconnu en 1880,  Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki, sujet polonais, fait ses études à Monaco puis à Nice. Il se rend à Paris à 19 ans ; les débuts sont difficiles. Lecteur vorace il écrit déjà des poèmes et des contes mais il doit gagner sa vie;  employé de banque puis précepteur de français en Allemagne entre autres petits emplois, après quelques voyages il se fixe à Paris. Tout en travaillant pour divers organismes boursiers,  ses contes et ses poèmes sont enfin publiés dans des revues ;  il signe désormais Guillaume Apollinaire. Poète, conteur, critique, découvreur des arts africains, ami des artistes, pendant une dizaine d’années il devient un acteur central de la révolution esthétique qui donna naissance à l’art moderne. Engagé volontaire dans l’artillerie à la Grande guerre (1914-1918), il est blessé à la tête et trépané en 1916 ; deux ans plus tard, il meurt de la grippe espagnole qui ravage Paris. Il a 38 ans.

Ses contemporains l’ont décrit sensible et brusque, facilement furieux, fantasque. Son goût pour l’érotisme, le libertinage (cf  Dame de mes pensées au cul de perle fine ) et les romans érotiques qu’il publie sous le manteau entre sa 20e et sa 30e année – dont la bienséance me retient de citer les titres – l’ont parfois fait passer pour un pornographe. On souligne son goût pour les bars, les lieux sordides, les univers glauques:  J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes … Dans ces pérégrinations il côtoie les exilés de toute espèce, les laissés-pour-compte, les mal aimés, et s’y reconnaît.

« Marie»

Est-elle Maria Dubois,  première amoureuse rencontrée au cours d’un voyage de trois mois en Ardenne et qui, à 19 ans, lui inspire plusieurs poèmes? il la nomme  Marie, Mareï, Mareye ou Mariette: Mon aimée adorée avant que je m’en aille / Avant que notre amour, Maria, ne déraille /Râle et meurt, m’amie, une fois, une fois / II faut nous promener tous deux seuls dans le bois / Alors je m’en irai plein de bonheur je crois (in le Poète assassiné)? Est-ce, quelques années plus tard, l’artiste peintre Marie Laurencin qui le quitte après 5 ans d’une liaison orageuse et lui a inspiré  le Pont Mirabeau  (à lire et écouter sur ce site Le pont Mirabeau ou la fuite du temps )? Le nom de Marie serait-il celui de toutes les femmes que le poète a aimées et perdues?

Ce qui est le plus important, c’est que dans ce poème publié en 1913 dans le recueil Alcools Apollinaire renouvelle les pratiques lyriques traditionnelles, particulièrement en juxtaposant des scènes disjointes dans le temps ; par exemple les 4 premiers vers couvrent successivement le passé, le futur, le présent, le futur de nouveau :

 Vous y dansiez petite fille / Y danserez-vous mère-grand / C’est la maclotte qui sautille / Toutes les cloches sonneront

et la strophe se ferme avec l’interrogation angoissée sur l’à-venir :  Quand donc reviendrez-vous Marie

Cette discontinuité, qu’il illustre radicalement dans ses calligrammes, renforce l’impression de vertige et de désintégration qui se poursuit tout au long du poème . Il est perdu par rapport à l’amour mais aussi par rapport à l’espace et au temps. Plus qu’une incohérence, c’est une dislocation de la représentation du réel qui renvoie à la fabuleuse aventure du cubisme, à la mise en question radicale de la façon de vivre et de percevoir ;  La nouvelle école de peinture porte le nom de cubisme… [Les cubistes], à quelque tendance qu’ils appartiennent, apparaissent à tous ceux qui ont souci de l’avenir comme les artistes les plus sérieux et les plus intéressants de notre époque, écrit-il ; les oeuvres les plus importantes et les plus audacieuses que le cubisme produisit aussitôt furent celles d’un grand artiste que l’on doit considérer comme un fondateur : Pablo Picasso, dont les inventions [sont] corroborées par le bon sens de Georges Braque . À propos de Picasso, son ami le plus proche (« Bonjour, mon cher ami Guillaume, écrit Picasso, je t’embrasse et précisément sur ton nombril »)  il écrira:  Aucun peintre vivant n’a sans doute exercé une aussi grande influence que Picasso… 

Car le poème, chanson de l’amour possédé et enfui,  nostalgique souvenir des danses anciennes (tels les sautillements de la maclotte, vieille danse ardennaise) disparues, nous fait entendre le passage du temps ; jusqu’au silence.  Toutes les cloches sonneront. Pour quoi ? Pour fêter un retour, un mariage ? Pour annoncer la guerre? Est-ce le glas qui scande la dégradation du corps et la souffrance qui l’accompagne? Pour tenter de mettre la douleur à distance le poète retourne au  livre ancien  qui évoque une histoire peut-être plus heureuse, mais définitivement terminée. Il en vient à souhaiter en finir. Et c’est le dernier vers dont le ton prosaïque surprend qui tombe, question impatiente que se posent les élèves que la classe assomme :  Quand donc finira la semaine.  L’espoir s’est éteint, la quête et la rêverie sont épuisées.

Mais lorsque tout meurt, prenant sa revanche sur le passé qui n’est que promesse d’absence et de vide, la parole poétique apparaît qui exerce son pouvoir de transformation. Apollinaire sait que :

Seuls renouvellent le monde ceux qui sont fondés en poésie

Voici:

 La muse inspirant le poète : portrait de Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire, Le Douanier Rousseau, 1909

 

 

 

 

 

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