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Ados et djihad

Quelle prévention?

Comment comprendre que des adolescents* puissent adhérer corps et âme à la propagande djihadiste, quitter tout ceux et ce qu’ils connaissent, sans que l’on ait pu en déchiffrer les signes avant-coureurs? ce phénomène est international, et apparemment en croissance…

L’inévitable opposition

Alors que l’ « âge de raison » était supposé advenir vers 7 ans, la neurologie contemporaine du cerveau postule que celui-ci atteindrait sa complète maturité aux alentours de 20 ou 25 ans seulement ; le cortex préfrontal, zone responsable d’aptitudes complexes (contrôle des impulsions, prévoyance, etc.) est le dernier à mûrir. Cette donnée biologique expliquerait en partie les sentiments et les actions excessives, fougueuses, contradictoires, de l’adolescence.

Période de transition oscillant entre le désir de rester l’enfant-roi qu’il était naguère et celui, tout aussi puissant, d’être l’égal des adultes, elle est souvent vécue dans la recherche anxieuse de solutions définitives pour « en sortir ». Entre réorganisations physiques, psychiques et groupales l’ado est aux prises avec des mouvements contradictoires auxquels il n’est pas préparé (ses parents non plus, d’ailleurs, qui ont complètement oublié leurs propres difficultés d’alors); écartelé entre la résistance à l’autorité et le besoin d’appartenance, entre le refus hautain de communiquer avec son monde habituel et le besoin de se sentir compris et accepté, entre le constat rageur ou déprimé de son impuissance et le désir que tout change, si rien de sa vie quotidienne ne peut mobiliser et contenter sa soif d’une appartenance et d’une présence gratifiantes, le conflit va occuper tout l’espace.

Selon Philippe Jeammet, psychiatre, cette provocation permanente est liée à un paradoxe, « la peur d’être abandonné si personne ne s’occupe de lui et la peur d’être sous influence, s’il fait l’objet de l’attention d’autrui ». Ces affrontements le perturbent souvent profondément, et il cherche à les contourner en appliquant son énergie à des « projets » où il pourra dépenser son énergie, et qui se révèlent parfois être des conduites dont il ne peut pas mesurer les conséquences et les risques.

Le départ

Récemment, sur une chaîne publique, un interviewer demande à une musulmane de 16 ans comment elle explique que certains jeunes québécois s’envolent vers la Turquie pour joindre un groupe islamiste armé. Sa réponse est admirable de clarté et d’enseignement: « je trouve que ce sont des jeunes qui étaient tannés d’être ici, qui ont voulu se tourner vers quelque chose d’autre qu’ils croyaient peut-être être plus le fun » (textuel ; c’est moi qui souligne).

Il n’y a pas si longtemps, la crise adolescente s’exprimait par le mensonge, la petite délinquance, les fugues, la découverte de l’alcool ou des drogues, le décrochage et autres évasions plus ou moins inquiétantes et récupérables ; elle a toujours existé, mais semble de plus en plus violente, de plus en plus mal vécue par une minorité de jeunes, traduisant un mal-être croissant : qui, quoi, est responsable de cette violence sans avenir ? les parents ? l’école ? l’environnement social, économique, moral ?

Ces jeunes gens ne sont ni des « saints » ni des extrêmistes violents: ils en sont les pantins et ce constat est terrible. Leur volonté d’appartenir à un groupe apparemment animé de Pureté, cadre rigoureux porteur de Vérité, devrait nous interroger non seulement sur notre façon de combattre le terrorisme, mais aussi sur nous-même, individuellement et collectivement : qu’a-t-il manqué à ces adolescents?

Trop tard ?

Le dépistage et la sanction appartiennent à la police, la prévention nous appartient, dans nos rôles de parents, d’éducateurs et de citoyens. Pour une prévention réelle, primaire pour ainsi dire (et non pas fondée sur les signes avant-coureurs qui demandent déjà une intervention de type policier) je crois que les racines individuelles profondes (inconscientes et en développement dès la toute petite enfance) doivent être prises en compte autant que les conditions sociales, économiques, etc. Même si physiquement et intellectuellement ils ressemblent à des adultes, les ados n’en sont pas encore tout à fait ; ils ont besoin de repères solides auxquels se raccrocher, une sécurité qui sera comme inscrite dans leur mémoire : c’est aux parents et aux éducateurs des tout premiers âges de leur fournir ces repères ; à l’adolescence, il n’est plus temps d’essayer de les éduquer ou de les influencer. Il est trop tard pour les détourner d’un projet qui a l’air de répondre si bien à leurs besoins de sens et d’action ; les recruteurs à la recherche d’individus prêts à tout – tuer/mourir – trouvent là une main-d’œuvre toute prête à s’engager sans restriction dans des actions présentées comme un mouvement de réforme complète de la société, dont ils seront les héros.

Harceler un adolescent soupçonné d’attirance pour des positions ou des relations jugées inquiétantes, à force de « leçons », d‘interdictions, d’investigations, d’enquêtes – même subtiles – le confirmera dans sa conviction qu’il n’est ni compris ni accepté, et risquera de le conduire au durcissement de sa révolte, à la recherche de leaders qui l’encadreront fermement et à la radicalisation de son engagement.

La prévention, dès l’enfance

Afin que nos adolescents aient du courage et sachent prendre des risques avec leurs propres garde-fous, afin qu’ils soient créatifs et innovants tout en restant connectés à la réalité actuelle ainsi qu’aux conséquences futures, c’est en amont que nous devrions agir. En particulier, dès les débuts de la socialisation de l’enfant – garderie, école primaire, etc. – une grande attention devrait être donnée à l’apprentissage de la pensée, de l’observation, du partage, de l’autonomie et à la découverte d’activités où il pourra s’investir avec succès (sports, arts, engagement social, science, etc.) et qui pourront canaliser ses besoins fondamentaux d’humain en formation : être admiré (aimé), être utile, trouver du sens à sa vie ; une fois découvert ce moteur, l’éducateur, l’animateur social, le parent, pourront l’accompagner.

À nous d’avoir la sensibilité, la générosité, la souplesse de suivre cet enfant dans l’aventure de sa vie, tout en veillant au réalisme et à la stabilité des balises et des restrictions qu’il est de notre responsabilité d’y instaurer.

Lourde et magnifique responsabilité que de préparer un petit humain à devenir « grand ».

_______
*Ici le masculin désigne également filles et garçons, même si l’expérience de chacun diffère parfois sensiblement.

 

 

 

4 réponses
  1. Jules Massé
    Jules Massé says:

    Votre article, tout comme les précédents d’ailleurs, me touche beaucoup. À la fois comme père de 2 jeunes garçons et comme professeur qui enseigne la philosophie à des adolescents. Merci!

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      Dès les premiers instants de notre naissance, pour rester en vie, autant que de nourriture nous avons besoin de présence, de chaleur, de contacts, d’échanges; c’est ce dont témoigne tristement l’hospitalisme des bébés: pourtant bien nourris, laissés sans vrai contact humain ils dépérissent .

      Dès les toutes premières années de sa vie, l’enfant fait l’apprentissage de la perte des privilèges dont il jouissait alors qu’il était Sa Majesté le Bébé; en n’étant plus le centre d’une attention d’abord sans partage, il passe par des luttes, des triomphes, des échecs, des pertes, qu’il négocie avec plus ou moins d’imagination et de succès; subissant de multiples frustrations – ce qui s‘appelle l’éducation -, il vivra coïncé entre dépendance, contrainte, besoin de sécurité, quête de liberté et recherche du plaisir (Ah que ma quille éclate! / Ah que j’aille à la mer! le Bateau ivre, Rimbaud); les solutions qu’il trouvera, et qui se cristalliseront lors de l’adolescence avec beaucoup d’angoisse parfois, détermineront très largement le modèle de ses choix et de ses relations d’adulte. Ainsi se développeront plus ou moins la confiance en lui et envers les autres ou la méfiance et le soupçon, le plaisir à l’échange ou l’« avarice » affective, etc. Et le sens qu’il donnera à sa vie d’individu et à sa responsabilité sociale se développera avec, en toile de fond, la mémoire comme oubliée de ses inévitables négociations d’enfant.

      Les arrangements que nous faisons avec nous-même et avec les autres ont des sources extraordinairement complexes; vivre est difficile, le destin du copilote l’illustre bien, hélas. Merci, Jules Massé, de m’avoir donné l’occasion d’échanger avec vous à propos des chemins que nous parcourons sans en avoir toujours une conscience claire, et qu’il est si passionnant d’essayer de découvrir et de comprendre.

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  2. Jean-Pierre Denis
    Jean-Pierre Denis says:

    Voilà un fort beau texte, Danielle. Tout ou presque y est dit, et l’analyse est tout à fait pertinente, tout comme la conclusion qui met en évidence le « moteur » qui pourrait contrer toutes ces dérives, du moins les canaliser vers « des besoins fondamentaux d’humain en formation ». Comme tu as raison : « être admiré (aimé), être utile, trouver du sens à sa vie », voilà ce que tout être humain recherche, peu importe son âge ou sa condition sociale. Nous sommes loin des analyses redondantes et peu subtiles qui sévissent sur les chaînes télé, à la radio ou dans les journaux… Bravo!

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      Votre commentaire me touche, Jean-Pierre Denis; j’essaie d’aborder simplement, du point de vue de la vie réelle , l’origine des difficultés du vivre-ensemble, et de réfléchir à des pistes de compréhension. Je crois en effet que l’effort de comprendre un phénomène, une situation, un mouvement, nous ouvre des pistes de solution; pas toujours faciles, mais suffisamment cohérentes pour donner un sens à nos interventions, si nous prenons la liberté de les dire. Merci!

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