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A320, une hypothèse:

le désir de tout détruire

L’acte désespéré du suicide, le plus souvent associé à la dépression, engage généralement une autodestruction solitaire; ceux ou celles (enfants, membres de la famille et autres proches) qui sont parfois entraînés dans ce geste de mort sont les acteurs directs ou indirects d’une situation jugée insoluble : la mort-ensemble devient alors la seule issue pensable, comme une libération partagée.

Andreas Lubitz n’a pas de lien particulier avec les 150 personnes qu’il entraîne dans son écrasement; mais leur vie ne compte plus tant la portée de son dés-espoir s’étend au monde entier. Cette indifférence envers les autres me fait penser à l’exclamation de Louis XV (croit-on) « Après moi le Déluge ! ».

Maître absolu de cet avion pendant un moment peut-être imprévu, peut-être attendu, celui que ses employeurs allaient mettre en long congé de maladie et peut-être dehors, celui dont la vie amoureuse venait d’être dévastée semble-t-il, celui-là, seul au volant porteur de vie, a-t-il été submergé par un sentiment de toute-puissance si brusque que l’angoisse et avec elle le sentiment de réalité ont été annihilés ? le banal « après moi le Déluge » serait devenu: » À moi le Déluge », autrement dit : « JE SUIS le Déluge ».

Si l’hypothèse d’un tel épisode de grandiosité était vérifiée, ce suicide représenterait alors le dénouement d’un enchevêtrement devenu inextricable : une angoisse intolérable et le sentiment de toute-puissance liés à une rage destructrice dirigée contre ce monde dont il est rejeté. Au fil des jours, nous en saurons plus sur les événements qui ont précédé la matinée du 24 mars d’Andreas Lubitz; les dossiers professionnel et médical, ses documents personnels, éclaireront-ils l’état réel de sa santé mentale ?

Quelle tristesse, quelle horreur, qu’à ce moment-là le destin de tant de personnes ait été anéanti…

 

 

Illustration: Dali, « Les eaux d’un grand déluge », 1964

 

 

 

 

3 réponses
  1. Claude Paiement
    Claude Paiement says:

    Merci Danielle Ros de nous aider à créer du sens sur ces événements ou ces phénomènes sociaux qui en semblent si souvent dépourvus. C’est une chose qui peut nous prémunir, en partie du moins, contre la sentiment de perte de sens et l,angoisse qui en découle évidemment. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous lire.

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    • Danielle Ros
      Danielle Ros says:

      Votre message, Claude Paiement, m’encourage vraiment à poursuivre la publication de mes billets dans ce blogue. Toute ma vie, j’ai été une interprète: comédienne, puis éditeur, puis psychanalyste. La survenue de ma quatre-vingtième année m’a en quelque sorte imposé, de façon inattendue et pourtant prévisible, de dire ce que moi je pense, sans intermédiaire, en prenant le risque de me dévoiler.

      Je connais votre talent de dramaturge; j’ai lu plusieurs de vos pièces, et assisté dans un théâtre de la rue Ontario à la représentation de « la Chaise » (pardonnez-moi si le titre n’est pas tout à fait exact) dont j’ai gardé un souvenir très vif; j’espère que vous poursuivez votre travail d’écriture aussi audacieux qu’original; en attendant de vous lire et de voir votre prochaine création, je serai heureuse de poursuivre ce dialogue. Merci.

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  2. Jules Massé
    Jules Massé says:

    Merci pour ce texte. Cet événement, l’écrasement A320, soulève tant de questions…
    Le 11 septembre 2001, des avions civils furent transformés en outils de destruction. Nous sommes alors entrés en guerre contre le terrorisme. Nous avons resserré les règles de sécurité. Mais, il me semble que nous sommes passés à côté d’un élément central: le facteur humain. La quête et surtout la perte du sens vécu. Fondamentalement libre, l’humain est responsable de son destin personnel et porteur aussi du destin de l’humanité tout entière. L’écrasement A320 et les hypothèses sur l’agir du copilote ne permettent pas de lancer une guerre, ni même de justifier celles qui ont cours.
    Au contraire. Le besoin légitime d’exercer sa liberté et d’avoir un certain contrôle semble se transformer en besoin de dominer, de diviser, de repousser ou de détruire… Dans bien des cas, on pourra accuser le lavage de cerveau, l’endoctrinement terroriste ou -pourquoi pas?- le Mal, purement et simplement. Mais comment comprendre, même hypothétiquement, qu’un être désespéré, voire psychosé, en vienne à perdre ainsi les pédales et à se transformer lui-même en « déluge » comme vous l’avez si justement formulé? N’est-ce pas là un angle mort de notre approche tout-pour-la-sécurité? « S’il y a une faille dans le système (de sécurité), ce n’est pas ma faute après tout! » On utilise la même logique pour payer moins d’impôt et s’enrichir en toute légalité, lorsque c’est possible! Rien de mal à ça. Sauf si le FISC nous rattrape. À l’heure où nos conversations, nos correspondances et nos mémoires numériques sont scrutées, à l’heure où des personnes se retrouvent en liberté sous surveillance sans que rien (ou trop peu) soit fait pour entrer en dialogue avec elles, quelle place laisse-t-on à chacun pour s’inscrire positivement et créativement comme porteur du destin humain, du « vivre-ensemble »? Cette surveillance n’a-t-elle pas pour effet de nous atomiser, de nous déresponsabiliser face aux autres, peut-être même face à nous-mêmes? Notre liberté étant devenue conditionnelle, notre humanité le deviendrait aussi.
    Merci pour cet espace de discussion de réflexion! C’est un plaisir que de vous lire.

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